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Hapsatou Sy : “Je n’avais rien à perdre”

, par Aline Gérard

À 30 ans, Hapsatou Sy dirige un réseau de salons de “beauté globale” (coiffure, maquillage, conseil en image, amincissement…) de seize unités, en succursale et en franchise. Elle a fondé Ethnicia en 2005 et nous livre sa vision du management.

Quel a été votre parcours avant la création de votre entreprise ?
J’ai fait un BEP, un Bac pro Secrétariat, puis un BTS Commerce international ainsi que Commerce et affaires internationales en cours du soir au Cnam (Conservatoire national des arts et métiers, ndlr). Je n’avais pas envie de sortir de l’école. J’y étais bien. J’ai eu des responsabilités très tôt, je me suis occupée de mes frères et sœurs et l’école était un moment où j’avais le même niveau de responsabilités que tout le monde.
J’ai commencé à travailler très tôt. À 12 ans, je faisais les courses pour des personnes âgées. À 16 ans, je travaillais dans la restauration rapide le soir en plus de mes études en alternance pour aider mes parents et boucler les fins de mois.
Lors de mon BTS Commerce international, je suis partie en stage à New York et j’ai été convaincue que je voulais monter ma boîte, puisque je pense que c’est une ville qui, par l’énergie, vous donne l’impression que tout est possible.
Quand je suis rentrée, j’ai travaillé dans la banque, à 23 ans. J’ai passé six entretiens pour être au middle office financements internationaux : j’ai eu le poste… et j’ai tenu un mois. Je regardais ma montre en permanence en me disant : “Il reste combien de temps avant la fin de la journée ?” J’ai détesté. Et j’ai eu la chance à ce moment-là d’être débauchée par l’entreprise où j’avais fait mon alternance.
J’y suis restée de 23 à 24 ans et j’ai tout quitté pour monter ma boîte. J’avais pourtant un job génial : j’étais responsable de marchés internationaux à 23 ans, je gagnais bien ma vie, mais il n’y avait pas assez d’adrénaline. Donc j’ai tout planté et je suis partie.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’Ethnicia ?
Pour moi, c’était une idée naturelle. J’avais envie de bosser dans la beauté, je trouvais ça glamour, sympa… Mais j’avais surtout envie que les espaces de beauté ressemblent à la société d’aujourd’hui. Des lieux où il y a des beautés différentes, pas uniquement à travers la couleur de peau, mais aussi les goûts, les envies…
Je prônais un peu une beauté anti-magazine. On peut faire un mètre soixante, être ronde et magnifique. J’avais envie de mettre la beauté au cœur de mon métier et d’en faire quelque chose qui, aujourd’hui, est devenu Ethnicia. Plus qu’une entreprise, je voulais créer un concept avec des valeurs et ensuite développer cette entreprise avec une vision sociale… Autre que business en tout cas.

Aujourd’hui, vous managez des équipes. Comment avez-vous appris à le faire ?
J’estime qu’on n’apprend jamais à manager. Par ce que l’on a affaire à l’humain, et l’humain n’est pas un robot. Ce n’est pas quelque chose qui fonctionne pour tout le monde de la même manière. Par conséquent, pour moi il n’y a pas de science. On peut dire quelque chose à quelqu’un, la même chose à un autre, ce n’est pas perçu de la même manière.
J’ai appris à manager sur le terrain. Je pense que je l’ai fait avec beaucoup trop d’affect. Ce qui n’est pas forcément évident parce que les gens se mettent à travailler avec moi à travers mon histoire, mon parcours, qui leur donnaient envie. Sauf que la réalité de tous les jours ne peut pas être juste brillante, faite de strass et de paillettes. Ce n’est pas évident parce qu’il y a de l’affect, de l’émotionnel, alors que le boulot, finalement, c’est très cartésien.
J’aime bien les winners, les gens qui veulent gagner, grandir, évoluer ; je n’aime pas trop les gens qui se laissent traîner et emmener selon la vague. Donc j’essaie en tout cas de donner les armes à ceux qui veulent avancer.

Quels types de services et d’équipes fréquentez-vous au quotidien ?
Je suis dans les salons, au siège, partout. Je suis chez moi en train de travailler sur la vision, la stratégie ; au bureau en train de travailler sur les développement, les services clients… ; puis dans les salons pour valider que les éléments mis en place en amont sont respectés et surtout, pour garder le contact avec mes clients. Ce sont eux qui me donnent cette vision et ça, c’est important.

Quelle est la place d’un cadre dans une entreprise ? Est-il essentiel ? Pourriez-vous faire sans vos cadres ?
Ils sont essentiels. De toute façon, on ne fait rien tout seul. Il faut être bien entouré pour avancer. Un cadre, c’est quelqu’un qui, quand il comprend le poids de sa responsabilité, est en charge de mener des projet à bout, de A à Z, ou a des fonctions d’une responsabilité assez grande. Il n’est pas un simple salarié, il a un statut déjà plus avancé.

Vous avez commencé à recruter tôt ?
Oui car je ne suis ni coiffeuse ni esthéticienne. Je suis conseillère en image et diplômée en commerce. J’ai commencé à recruter très tôt parce que j’ai très vite compris qu’il fallait que je recrute meilleur que moi si je voulais avancer.

Justement, recruter meilleur que soi, cela ne pose-t-il pas parfois un problème d’image, de crédibilité ?
Un problème d’ego à certains, mais c’est juste indispensable. On ne peut pas être bon partout, il y a forcément des gens meilleurs que nous. Je pars du principe que quand on a des gens meilleurs que nous, il faut les prendre. Cela fera avancer la boîte plus vite.

Vous avez aussi une expérience de cadre, même si elle a été courte. Est-ce que cela a été un atout, est-ce qu’elle vous a servi ?
J’ai eu la chance dans cette expérience d’être surtout super autonome et d’avoir un patron qui me faisait confiance, me laissait gérer mon projet de A à Z. Donc oui, cela m’a énormément appris parce que quand on est face à soi-même, on est obligé de regarder ce qu’on est capable de faire et d’alerter sur les choses importantes.
Et moi, à travers cette expérience, j’ai appris en autonomie, en réflexion personnelle, à me remettre en question tout le temps, à relire en permanence ce que je faisais et à réfléchir continuellement sur ce qui ferait que la boîte se développerait. J’ai eu une très belle expérience. Elle n’a duré qu’un an parce que j’étais une impatiente.

Petite, que vous imaginiez-vous faire ?
Avocate ou chef d’entreprise… je disais “business woman”, ça sonnait mieux.
Avocate, je pense que ça vient du fait que je mimais ce que je voyais à la télé, les grands avocats américains qui m’inspiraient la réussite et défendaient les gens qui n’avaient pas la chance d’être défendus.
Business woman parce que j’avais des modèles comme Oprah Winfrey qui m’avait beaucoup marquée parce qu’elle était noire aux États-Unis et avait un parcours extraordinaire. Je pense que ça vient de là.
J’avais envie de changer de vie et je crois que déjà, très petite, j’avais conscience que je n’avais rien à perdre, j’avais tout à gagner. De toute façon, je voulais un truc fou. Je voulais voyager à travers le monde, je me voyais déjà “là-bas”. Aznavour disait “en haut de l’affiche”, moi, je me voyais parcourir le monde.

Votre couleur de peau a-t-elle été une force, un frein ou cela n’a finalement rien changé pour vous ?
Ma couleur de peau a toujours été une force. Chacun a la chance d’être ce qu’il est. Des gens ont les yeux bleus, d’autres ont la peau noire… chacun est ce qu’il est et on a de la chance que la société soit différente pour cela. C’est une vraie richesse.
Je n’ai jamais perçu le fait d’être noire comme un problème. Ce n’était même pas une force ou une faiblesse, c’était quelque chose qui était naturel chez moi ; par conséquent, je n’étais ni là pour le revendiquer, ni là pour le rejeter. J’étais fière de ça, j’étais ce que j’étais et j’ai toujours avancé en ne faisant pas du tout attention à ça.

Être une femme dirigeante, est-ce que cela implique des efforts supplémentaires, des difficultés particulières ?
Je ne sais pas, parce que je ne suis pas un homme ! Donc je ne sais pas ce qu’ils vivent. Femme ou homme, dans l’entrepreneuriat, s’il y a un milieu où l’on est tous égaux, je pense que c’est clairement là-dedans. Je n’ai pas encore eu d’enfants, mais jusqu’à l’heure actuelle en tout cas, ça n’a jamais été un problème pour moi. Femme ou homme, devant une difficulté, on a peur ou on n’a pas peur, on a envie ou on n’a pas envie, on a les mêmes sensations, les mêmes sentiments. Pour moi, il n’y a pas de différences.

Et la jeunesse n’a jamais été un frein ?
J’ai 30 ans ans aujourd’hui, je ne les fais pas. Quand j’arrive autour de la table, on a l’impression que j’ai 23-24 ans. Mais je pense que quand je commence à parler, on sent quand-même que j’ai un peu de vécu dans le business, en tout cas que je ne viens pas de démarrer. Peut-être que ça permet de replacer les choses puisque je suis confrontée aux mêmes difficultés qu’un chef d’entreprise qui a 50 ans et qui vient de créer depuis deux-trois ans et n’a pas plus de maturité que moi dans le domaine. Mais c’est vrai qu’il faut gagner en crédibilité.

Est-ce que vous vous sentez bien entourée, trop ou suffisamment, par vos équipes et vos cadres ?
Je n’ai jamais l’impression d’être suffisamment entourée. J’ai toujours envie de rencontrer de nouvelles forces vives, actives, qui m’amènent des éléments nouveaux, parce que je n’ai pas la science infuse, qu’il y a plein de choses qui évoluent, qui changent et d’autres que je ne sais pas encore. Je suis toujours à l’affût de gens qui vont venir me raconter et m’amener de nouvelles choses.
Bien entourée, oui. Mon entourage très proche au niveau business est très bien. Maintenant, je pense qu’il tend, comme tout le monde et comme dans toute entreprise, à évoluer en fonction de l’avancée de la boîte.

Quels sont les traits de caractère essentiels pour faire un bon cadre à vos côtés  ?
Quelqu’un qui me tienne tête, qui soit autonome, rigoureux et plein d’énergie afin de faire vivre son projet sans moi, et qui se remette en question en permanence. C’est ce qui m’intéresse. Des gens qui vous disent que vous avez raison à tout, ça ne fait pas avancer.

*Article paru dans le Courrier Cadres de mai 2012.

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Aline Gérard
Rédactrice en chef de Le Nouvel Entrepreneur


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